Le blog de l'intermittent, mais pas que.

Le massacre du printemps

L'accord sur l'assurance chomage aura été sous tension pendant tout le printemps, c'est long, et pourtant ce n'est pas terminé, tant la saison estivale s'annonce incertaine. Les intermittents les plus mobilisés sont comme toujours ceux qui ont le plus à perdre mais qui se battent pour les autres autant que pour eux-mêmes.
Ces 3 mois sont un échec total car le système, les acteurs et la pensée ont failli.

Agonie de la gestion paritaire

En France, les accords interprofessionnels sont négociés entre les partenaires sociaux en charge de la gestion paritaire. Mais en Mars dernier, les problèmes de fond n'ont même pas été abordés car il n'y a pas eu de concertation véritable. Le Medef a proposé sa partition dans les couloirs à la CFDT et FO, en échange de quelques sièges probables aux instances paritaires. Les précédents sont malheureusement légion.

La gestion paritaire est conçue pour fonctionner avec des syndicats représentant...des syndiqués. Mais avec seulement 8% de syndiqués, principalement dans la fonction publique, le système ne marche pas. Sans syndiqués, les syndicats sont privés de cotisations, et sont donc contraints de trouver d'autres sources de financement (lire également ce billet). Ils ne représentent personne, n'ont aucun compte à rendre aux travailleurs, mais restent légalement chargés de les représenter !

Naïveté des intermittents

La Coordination a réalisé un travail remarquable depuis 10 ans. D'abord sur le plan pédagogique, elle informe, conseille et se bat pour le collectif mais aussi pour des individus désepérés face au mauvais accord de 2003 et à sa mauvaise application par un Pôle Emploi mal formé. Ses victoires et ses avancées (jurisprudence, APS...) sont nombreuses. Ensuite, la Coordination a également entrepris la bataille de la communication et du lobbying (Comité de suivi...) pour qu'un réglement adapté à la spécificité du travail intermittent voit enfin le jour.
Mais la Coordination n'était pas à la table des négociations...

Il n'y a pourtant que deux possibilités : soit militer pour changer une gestion paritaire à bout de souffle, c'est l'option ambitieuse sans doute la plus juste mais disons-le, la plus improbable tant la tâche est gigantesque, soit utiliser la gestion paritaire telle qu'elle a été conçue, avec des syndicats forts car représentants véritablement les salariés, c'est l'option du pragmatisme. Si 20% des salariés (environ 20 000 pour les intermittents) étaient syndiqués à disons, la CFDT, celle-ci aurait eu beaucoup plus à perdre en négociant en douce avec le Medef, qu'en défendant ses troupes... et on n'en serait pas là.
De ce point de vue, les intermittents n'ont pas tiré les leçons de 2003, et l'Histoire s'est répétée à l'identique.

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Faillite des politiques

La période qui a précédé la négociation a vu une extraordinaire convergence de travaux préparatoires. Le Comité de Suivi a élaboré son modèle alternatif, la mission parlementaire de J-P Gille a produit un imposant rapport d'information, le Sénat s'est fendu de 12 recommandations et le gouvernement a également anticipé la négociation paritaire en commandant secrètement des simulations à Pôle Emploi fin 2013. A des degrés divers, tous ces rapports reconnaissent la fragilité d'une partie des intermittents et la nécessité de protéger mieux sans dépenser plus. Ça n'est pas rien.
Et, hasard de taille, la négociation tant attendue coincidait avec le virage vers la politique de l'offre, de l'actuel gouvernement et son fameux pacte de responsablité qui accorde 41Md€ aux entreprises en 3 ans.

On pouvait penser qu'un gouvernement de Gauche contraint de renier ses propres fondamentaux car il n'a effectivement d'autres choix, pèserait pour soutenir un projet de justice sociale avec les moyens d'action dont dispose encore la 2ème puissance européenne. On se trompait, lourdement.

La volonté de n'apparaître ni dogmatique, ni angélique, la soumission aux injonctions allemandes, et la frousse des agences de notation l'ont emporté pour produire ce qui pouvait arriver de pire à ce gouvernement : la résignation.

La pensée unique, ainsi désignée par ses détracteurs d'hier, porte désormais pleinement son nom, puisque ces derniers l'ont définitivement adoptée.

 

Le travail, c'est la (prison de la) santé

La société est en crise, l'humanité en question et la survie de la planète en suspens. C'est pas joli-joli.

Les politiques en campagne promettent le changement pour des jours meilleurs, mais en l'absence de marge de manoeuvre, ils suivent tous le même chemin, une fois au pouvoir. Nous n'avons pas encore "essayé" Marine, grâce à son père que je remercie au passage, mais je ne doute pas un instant de ses résultats en cas d'accès aux commandes : ce seront à peu près les mêmes que ceux de ses prédécesseurs. Mais, l"'à peu près" en question est important, et mérite qu'on le combatte...

Je voudrais modestement lancer quelques pistes de réflexion pour tenter de sortir de cette impasse. Après tout, sauver le monde est un boulot comme un autre et je suis prêt à m'y coller.

Pourquoi ne pas pénaliser tout travail qui dessert l'intérêt général ?

En fait, la condamnation associée à un travail existe déjà pour beaucoup de travailleurs, mais elle n'est pas fonction de l'intérêt général.
Prenons par exemple l'ouvrière du textile au Bangladesh. Avec 68$/mois, son travail la condamne à une vie misérable et à une mort jeune, pas forcément dans l'incendie de son usine vétuste, mais tout simplement car elle n'a pas les moyens de se soigner, de manger correctement... Son travail condamne aussi ses enfants, car avec si peu de revenu, ils seront contraints de travailler très jeunes et ne pourront recevoir l'éducation qui leur permettrait d'espérer une autre vie.
Autre exemple, cette fois plus juste au regard du bien commun, le dictateur est aussi condamné par son boulot, généralement à mort, lors d'un procès plus ou moins inéquitable. S'il est largement averti du risque par tous les précédents historiques, il existe beaucoup de travailleurs condamnés à la peine capitale qui n'ont pas la chance d'être prévenus. Citons, l'agriculteur qui manipule des pesticides en vente libre pendant des décénies, le réparateur en CDD d'un sous-traitant d'une filiale d'EDF qui intervient dans les centrales nucléaires, le cycliste professionnel, le journaliste d'investigation russe...

Mais toutes ces condamnations sont implicites, et bien qu'apparaissant parfois naturelles, elles ne sont pas toujours justes.
Hors certains métiers échappent complètement à toute condamnation implicite, et c'est à ceux-là qu'il nous faut réfléchir, en vue de les assortir d'une peine s'ils vont manifestement à l'encontre de l'intérêt général. Cette idée a aussi le mérite de la transparence : avant d'accepter un travail, chacun aurait pleinement conscience de ce qu'il encourt.

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De cette perspective, et puisque nous en parlions, le métier de Politique est-il condamnable ? A mon sens, non. Certes il vit assez confortablement (tous ses amis aussi), mais il oeuvre pour la collectivité dans la plupart des cas, n'a jamais de w-e, pas de vie privée et encore moins de vie de famille. Inutile de le soumettre à une double peine. Le policier, l'instit, le coiffeur ? Non plus, la société serait pire sans eux.

Mais quel est donc le métier le plus monstrueux, celui qui mérite une condamnation exemplaire ?
Le trader semble un bon candidat...

Et ce n'est pas une question de revenu, un individu a le droit d'être payé des millions, pour en l'occurence cliquer avec sa souris. Dans le même genre, le chef d'entreprise crée de la valeur, certes en exploitant ses employés, mais en leur donnant du travail, et sa vie n'est pas toujours enviable. Ses millions ne constituent pas un problème en soi, mais la question de ce qu'il produit doit être posée au regard de l'intrérêt pour l'humanité.
Personnellement, je ne trouverais pas indécent qu'une personne réussissant à convaincre Nadine Morano de renoncer définitivement à la parole publique, gagne des millions. Encore une fois, seul l'apport du bien ou du service envers la société est important.

Que produit le trader ? Directement, des millions pour son employeur, indirectement, du malheur pour le reste du monde.

Il est à l'origine ou entretient le système qui maintient le revenu et les conditions de travail de notre ouvrière du tiers-monde, qui emet du CO2 tout en déforestant massivement, qui pousse des populations vers l'extrémisme politique ou religieux (le succès de Marine et de Boko Haram ont ironiquement la même origine : le désespoir), et le pire, qui nous fait croire qu'il n'y a pas d'alternative.

Fixons les idées : pour 10 millions gagnés par la banque grâce à son travail, tout trader sera condamné à 1 mois de prison.
1 mois ferme pour 10 M$ de profits financiers, c'est juste, dissuasif et facile à retenir.

Le cas de Jérôme Kerviel est interessant car il ne serait plus jugé pour les pertes qu'il a provoquées mais pour les gains qu'il a éventuellement générés, les pertes devenant alors des circonstances atténuantes. En l'espèce, ses 4 800 M$ de pertes fracassantes de 2008 sont plus de 100 fois supérieures aux gains qu'il a réalisés entre 2000, date de son embauche, et 2008. Vis à vis de notre nouvelle loi, il a indubitablement oeuvré pour l'anéantissement de la spéculation financière, et donc pour l'intérêt général. Signalons tout de même à l'attention des juges qui seraient amenés à revoir l'affaire sous cet angle, que J. Kerviel désirait profondément l'enrichissement de la Société Générale, sa progression dans l'entreprise durant ses 8 premières années, en témoignent. Mais par incompétence et névrose carabinée, il a finalement provoqué le contraire... Ce n'est donc pas un héros, même malgré lui, et de loin. 

Ça complique un peu le verdict.

Business unusual

La BNP reste de bonne humeur, malgré la menace de 10 Md$ d'amende, tout va bien, même pas peur. Je peux comprendre le difficile exercice de communication en pareil cas, rassurer d'une part les clients pour qu'ils n'aillent mettre leurs oeufs dans d'autres paniers, et d'autre part, les actionnaires pour qu'ils ne vendent leurs titres en masse (et faire chuter la valeur de l'action). Mais Jean-Laurent Bonnafé (DG) n'est pas que volontairement rassurant, il dit vrai : il n'y a pas de fumée car il n'y a pas le feu, la BNP peut payer l'amende et c'est bien ce qui m'inquiète.

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L'objet de la condamnation est anecdotique, la banque pourrait tout aussi bien être redressée pour avoir grugé l'Urssaf ou traficoté aux îles Caïmans (ce qu'elle doit faire aussi). Le fond du problème, c'est qu'une société privée soit capable de payer 10Md$ d'imprévu, de passer la vague, et de continuer ses affaires malgré l'énormité de la somme.
10Md$, c'est le budget de la Bosnie ou du Kenya qui ne sont pas réputés pour crouler sous l'argent facile ! Une telle somme leur permet de salarier une partie de leur population, de la soigner, de l'éduquer, de la protéger, tout simplement de la faire vivre pendant un an. Si ces pays devaient dégager 10 autres Md$ pour faire face à une dépense surprise, les tensions seraient telles qu'au mieux, il y aurait un renversement non-démocratique, probablement des exactions en masse, et au choix une guerre civile, l'éclatement du pays...

Comme la BNP a visiblement les moyens, ça sera plus calme pour ses salariés. Peut-être demandera-t-on à un chef ou deux de changer de bureau, mais c'est pas sûr.

 

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